Vendredi 8 décembre 2017, des organisations du territoire de la Lévrière et du département de l’Eure ont proposé au public et aux élus de redécouvrir la vallée, à l’occasion d’une conférence. Elles ont évoqué l’histoire et les atouts paysagers et bâtis de ce territoire au patrimoine remarquable, sans oublier d’effectuer un détour du côté des initiatives et dynamiques locales récentes. Une première pierre, essentielle au lancement à venir d’une réflexion sur le développement du cadre de vie et le vivre-ensemble dans la vallée.

Anne-Cécile Jacquot, paysagiste au sein de l’agence OMNIBUS, revient sur cette rencontre :

« Il y a de l’agitation en cet fin d’après-midi au Moulin de Martagny. Le bal des voitures se garant dans cet espace de fond de vallée, un peu à l’écart du village, indique que dans ce froid hivernal, le point de chaleur est au moulin. Ce moulin est le témoin d’activités anciennes sur le territoire ; il reflète aussi la capacité des habitants à considérer les ressources à portée de main et à les faire valoir, localement. Il a en effet été réhabilité en partie grâce à la ténacité du conseil municipal, convaincu de la nécessité d’installer dans cette bâtisse, la maison commune.

Il s’y tient ce soir une série de conférences suivi d’un débat autour de la vallée de la Lévrière et de son avenir ; l’association « L’Avenir de la Lévrière » s’est constituée un an auparavant suite à la mobilisation d’habitants pour empêcher la fermeture d’une classe dans la vallée. Le succès qu’a connu cette action a permis de conforter les habitants dans leurs aptitudes à faire bouger les choses, à se réunir autour de la qualité de leur cadre de vie ; un mouvement est né, une envie coûte que coûte de déplacer les lignes et les montagnes, de fédérer, de faire connaître, de créer des liens, d’accueillir.

Il est question de sauvegarde ce soir ; sauvegarde du patrimoine bâti et naturel bien entendu, mais aussi sauvegarde de la vie dans les villages. Il y a derrière chacune des 7 interventions de la soirée, le désir que les villages ne s’endorment pas. C’est tout le sens de l’appel à projet intitulé « Vallées habitées » proposé par le CAUE 27. Ici, au moulin, la démarche est d’autant plus forte qu’elle a été amorcée par « L’Avenir de la Lévrière », une association citoyenne. Sa présidente, Nathalie Brouant explique combien ses adhérents et responsables ont été soutenus par les élus et les différents acteurs du territoire lors de la constitution du dossier de candidature pour répondre à l’appel lancé par le CAUE 27, démarche récompensée par un succès. « Vallées habitées » est avant tout un projet de recherche-action destiné à inventer, expérimenter des modes de développement, pour contrer la perte de vitesse de ces vallées. L’objectif est bien d’imaginer des solutions spécifiques au contexte, à partir de ce qui est déjà là et de ce à quoi les habitants, les élus, les acteurs, tiennent sur le territoire pour éviter des réponses « copiées-collées », vouées à l’échec. Et tout le jeu consiste à répartir le plus justement possible la place
que l’on attribue au patrimoine, aux usages présents et futurs dans cette stratégie de développement à définir…

O. Blanchard (ASALF) explique qu’« on s’installe toujours chez les autres, surtout quand on sait que des traces de l’homme dans la vallée sont datées de plus de 300 000 ans », qu’il s’agit aujourd’hui d’engager une « nouvelle manière de penser la vie ici ». Ce soir, on souhaite que le changement amorcé déjà depuis quelques temps, soit porté par un élan d’innovation et d’attention au cadre de vie, pour valoriser le beau. « La laideur n’est pas une fatalité, et si le beau était l’option la plus rentable ? ».

La lecture des cartes anciennes, des photographies aériennes montrent bien l’évolution du territoire. D. Lepla (AMSE) raconte : les 7 villes de Bleu ont été marquées par la jouissance par les villages d’un espace forestier commun contre une rente ; les habitants devaient respecter certaines règles en matière de coupe, mais mises à part certaines espèces identifiées, les habitants pouvaient profiter de la ressource en bois pour la construction, le chauffage, et le pâturage. Le maintien des bénéfices engendrées par ces communs a été l’objet de luttes sur de longues périodes. Au début du 19e siècle, la pratique change, l’espace partagé devient un espace privé. La ressource n’est plus commune ; la valeur d’usages disparaît. Selon D. Lepla, la force du territoire tient en partie à ces liens construits au regard de la nécessité de gérer les ressources communes, de préserver les communs, d’optimiser les retombées liées à ces richesses localement pour les habitants.

L’analyse posée par Anne Belhoste-Dugas des Maisons Paysannes de l’Eure offre un regard approfondi sur l’installation humaine et industrielle dans la vallée et notamment son évolution. 3 villages font l’objet d’un exposé spécifique pour comprendre les attraits de la vallée, les logiques d’implantations, les structures des tissus bâtis : Martagny, Mesnil-sous-Vienne et Mainneville. La vallée est habitée de manière à optimiser l’exposition, les sols ; les pratiques génèrent des richesses nombreuses : les prairies humides, les herbages, les vergers, les sites de verrerie… Les productions (cidre, verre, huile de lin, de noix et de noisette, fourrages…) étaient multiples et offraient une certaine qualité de vie pour les habitants. Puis, on évoque les générations suivantes, on voudrait qu’elles soient fières de celles présentes ; au même titre que ces dernières formulent combien elles se sentent redevables des générations précédentes qui ont construit des bâtisses remarquables, des châteaux et forteresses, des églises, des moulins… Ces éléments architecturaux se sont implantés selon des organisations précieuses de villages, en rapport avec le paysage, avec ce qu’offrent les sols des fonds de vallée, l’orientation des coteaux. « Protéger, c’est assurer la pérennité, le gérer, l’aménager sans dénaturer sa valeur. » (C. Moinier).

La fondation du Patrimoine, par la voix de Xavier Debranne précise les possibilités de subventions, d’aide et d’accompagnement des habitants, des communes pour la restauration, réhabilitation du patrimoine bâti ; il rappelle que l’usage d’origine des bâtiments doit rester lisible, la façade harmonieuse et cohérente avec le paysage. La vallée a été inscrite en 1983. A cette époque, sont repérés les éléments caractéristiques des points forts de ces paysages : une structure composée de fonds de vallée humides, des pentes faibles, des coteaux boisés, des plateaux cultivés, des vergers en limite des bois, des villages en pied de coteaux. C. Moinier (DREAL) explique les séquences successives identifiées au fil de la rivière. Certains tronçons sont marqués parfois par des failles dans le plateau, une vallée qui
s’élargit à mesure qu’on approche de la confluence avec l’Epte. Ce soir, au moulin, on reconnaît que des erreurs ont été faites, en matière de restauration de patrimoine, ou de difficulté à maîtriser certaines évolutions, comme les peupleraies ou la fermeture des vallées, la disparition des vergers, ou de sentiers. On est lucide, la volonté ne fait pas tout, les inscriptions, protections officielles non plus. Le changement semble devoir s’appuyer sur quelque chose de plus ancré, de plus durable, de plus partagé, de plus commun. La sensibilisation, la diffusion de la connaissance, sont autant d’outils pour engendrer la mobilisation autour des possibles, la
construction d’un avenir qui se dessine comme quelque chose qui dépasse les peurs, les craintes, refrain facile et stérile, la peur de l’action, la peur de la tâche trop grande, la peur de la propriété qui limite, qui freine, qui nous fait rester dans notre zone de confort sans bouger les choses.

Alors que j’ai été invitée à contribuer à cette soirée par le CAUE 27, en tant que paysagiste concepteur et professionnel extérieur à ce territoire, j’interviens en toute fin des prises de paroles et tente d’apporter mon regard à ces contributions. Je parle alors de mon ressenti peu à peu conforté par chaque intervention : le nombre de présents ce soir, l’enthousiasme et l’attachement des orateurs à ces paysages traduisent parfaitement l’envie sous-jacente d’impulser une dynamique même si personne ne sait vraiment où elle mène, comme si chacun faisait confiance à la force collective pour faire avancer le territoire tout entier. L’envie de contribuer au développement des communs est palpable ; le désir que chaque action individuelle participe à la valorisation du paysage dans toutes ses composantes, agricoles, économiques, sociales, culturelles. Le principe d’un bien commun repose sur une contribution collective et sur une rétribution à chacun, rétribution qui peut prendre diverses formes (récolte de fruits pour un verger commun, lieu d’échanges pour un espace public…).

L’évolution des modes de vie et celle des rythmes quotidiens de chacun (temps de transport, travail loin du domicile, achat de biens de consommation dans des zones d’activités…) a détourné notre attention de la valeur ajoutée des biens communs dans les villages, espaces qui souvent donnent de la qualité aux espaces publics. Les biens communs fédèrent, créent du lien, permettent une diminution des charges pour la collectivité, garantissent la pérennité de l’espace public et son entretien… S’investir collectivement, entre habitants, entre communes, entre associations pour envisager de gérer ensemble certaines parcelles est une solution pour contrer les évolutions paysagères comme l’enfrichement de parcelles sur les coteaux par exemple. J’apporte alors quelques exemples de démarches actuellement menées sur la reconquête de coteaux enfrichés en Moselle ou d’autres initiatives d’ailleurs.

A la suite des échanges, de quelques questions qui semblent soutenir la démarche globale et qui confirment l’intérêt du public à leur cadre habité, un pot est partagé. Les productions locales offertes aux participants sont dégustées ; et au détour des conversations, on entend des élans enthousiastes, on veut mettre à plat, faire l’inventaire, mieux connaître ce qu’on a à disposition pour mieux imaginer les possibles ; on se prend même à rêver, avec lucidité. Et pourquoi pas un transport scolaire à cheval ? Et pourquoi ne pas aller voir ailleurs ce qu’il s’y passe ? On en est convaincu, les possibles sont là, tout proches. Chacun repart avec un morceau de cet élan ; et on le sait, il va se démultiplier, malgré la glace qui tombe du ciel ce soir. »

Anne-Cécile Jacquot, paysagiste concepteur pour Omnibus, atelier de paysage

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